Joshia de Jonge : une vie de bois et de musique

Matthew Bradford

Dire que Joshia de Jonge est née pour faire de la musique ne serait pas un euphémisme. La guitariste québécoise se souvient des journées entières passées dans l’atelier de son père, et ce dès son plus jeune âge. Elle s’est rapidement intéressée au métier.

« Mon père étant Sergei de Jonge, un luthier assez respecté, lorsque lui et un de mes frères ont commencé à fabriquer des instruments ensemble, j’ai été un peu jalouse. J’ai donc voulu essayer, moi aussi », raconte-t-elle au Monde du bois.

À partir de ce moment-là, Mme. De Jonge a délaissé ses jeux dans la sciure de bois pour travailler directement avec les outils. En 1992, à l’âge de 13 ans, sa formation à domicile a abouti à la création de sa première guitare. À 16 ans, elle accompagnait son père dans les salons professionnels et saisissait toutes les occasions de présenter son travail.

« Finalement, j’ai commencé à me rendre à des salons au nom de mon père, et j’y apportais une de mes propres guitares. C’est à partir de ce moment que les choses sont devenues sérieuses », se souvient-elle.

Au cours des années qui ont suivi, Mme. De Jonge a perfectionné son art en travaillant aux côtés de son père et en assistant à ses cours de lutherie. Désireuse d’en apprendre davantage, elle a suivi une formation pratique dans les ateliers des célèbres luthiers canadiens Géza Burghardt et Jean Larrivée. Puis, en 1998, son entrée dans le métier de luthier a été officialisée par l’ovation qu’a reçu son travail à la convention de la Guild of American Luthiers.

« C’était un tel honneur ! D’autant plus que cette guitare était la première à utiliser un motif de treillis que ma famille avait développé », dit-elle.

 

Voler la vedette

Avec son succès croissant et un talent avéré pour le métier, de Jonge était prête à se diversifier. Ainsi, en 2016, [elle] a ouvert son propre atelier dans les collines de Gatineau, à l’ouest du Québec, au Canada, aux côtés de son mari, Patrick Hodgins, qui partage le talent de luthier.

« J’avais le sentiment que c’était le bon moment », explique-t-elle. « Nous avions travaillé aux côtés de mon père pendant de nombreuses années, et nous étions prêts à avoir notre propre espace. »

Aujourd’hui encore, on retrouve de Jonge en train de jouer au milieu de la sciure, pour fabriquer des guitares classiques qui passent entre les mains de musiciens du monde entier. Ses matériaux de prédilection sont l’épicéa européen, l’épicéa d’Engelmann et le cèdre rouge de l’Ouest pour les tables, le palissandre brésilien et indien pour les fonds, le cocobolo, l’ébène du Gabon, l’ébène de la Lune pâle, le katalox, le ziricote et l’érable , des essences provenant du monde entier.

 

 

« Dernièrement, je me suis particulièrement intéressée aux différents ébènes pour le dos et les éclisses, et j’adore aussi le bois noir africain », partage-t-elle. « Il y a toujours des bois qui se démarquent plus que d’autres, mais j’apprécie tout ce avec quoi je travaille. »

En dehors de la construction, Mme. de Jonge ouvre également son atelier à des cours de fabrication de guitares couvrant l’ensemble du processus, de la conception à l’approvisionnement, en passant par la concrétisation des visions musicales.

 

Une pièce d’exposition digne de ce nom

Mme. de Jonge a fait du chemin depuis la fabrication de sa première guitare Alto à 13 ans. Aujourd’hui, avec des années d’expérience à son actif, elle repense à ces premiers jours dans l’atelier de son père.

« C’est drôle », dit-elle. « [La fabrication de guitares] n’était pas quelque chose que j’avais prévu de faire ou que je pensais faire un jour. Mon frère (Sagen), celui qui a commencé avant moi, semblait beaucoup plus intéressé, et nous parlions toujours du fait qu’il aurait un atelier quand il serait plus grand. Je ne pensais pas que ce serait moi qui le ferais. Il est devenu développeur de logiciels. »

Néanmoins, Mme. de Jonge se dit heureuse d’être « tombée » dans un métier qui lui permet d’exercer ses talents et de satisfaire son besoin de créer. Elle prend également plaisir à travailler aux côtés de son mari dans une communauté créative et accueillante qu’elle est heureuse de voir s’ouvrir à davantage d’artistes.

« Au début, je me suis rendu compte que beaucoup de personnes jouant de la guitare et fabriquant des guitares étaient des hommes, mais cela change, et c’est formidable de le constater », ajoute-t-elle.

Récemment, Mme. de Jonge a franchi une nouvelle étape dans sa carrière avec la création de sa 100ème guitare. En songeant à ce projet unique, elle déclare : « Au début de la pandémie, j’ai commencé à penser à ce que j’allais exposer sur les festivals de l’été. Chaque année, je fabrique une guitare pour les festivals, ce qui me permet d’expérimenter de nouveaux modèles (à part celle que je fabrique chaque année, les autres sont fabriquées sur mesure pour les clients, qui choisissent un modèle spécifique). J’ai décidé de fêter ma 100ème guitare en la construisant uniquement avec des bois clairs. J’ai utilisé de l’érable pour le dos, les éclisses et le manche, une table double en épicéa « lune » suisse, du cèdre blanc de l’Est pour la couche interne et un noyau en Nomex. J’ai conçu un nouveau motif en mosaïque pour le périmètre de la table, ainsi que des incrustations sur la tête, le capuchon de talon et la greffe d’extrémité. »

En ce qui concerne ses futurs projets, Mme. de Jonge note qu’elle est impatiente de transformer le bois de « The Tree », un acajou vieux de plusieurs siècles qui a acquis un statut quasi-mythique parmi les fabricants de guitares, ajoutant : « C’est un arbre incroyablement célèbre qui a été abattu au milieu des années 1960. C’est un bois magnifique, hautement figuré, et il n’en existe qu’une quantité limitée mais j’ai eu la chance d’en obtenir un jeu et je suis impatiente d’en faire une guitare. »

Mme. de Jonge a hâte de mettre la main sur des projets encore plus intéressants. Cela dit, elle a également l’intention d’adopter un rythme commercial plus calme : « Je ne cherche pas vraiment à croître en ce moment ; c’est plutôt le contraire. Ma liste d’attente est assez longue et même fermée en ce moment parce que je ne veux pas être débordée. Je veux plutôt passer du temps avec mes guitares, être un peu plus minutieuse et essayer des designs plus intéressants. »

Il ne fait aucun doute que, comme pour beaucoup de luthiers, le secret consiste à trouver le juste milieu entre l’art et les affaires. Et en guise de conseil à ceux qui se lancent dans ce métier, elle ajoute : « Il faut aimer ça. Ce n’est pas le moyen le plus simple de gagner sa vie, il faut donc être passionné, ce qui, je pense, est le cas de la plupart des gens dans ce secteur. »

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