Repenser le logement locatif de l’intérieur vers l’extérieur

Concevoir des espaces fonctionnels et vivables

Le besoin urgent du Canada en logements locatifs abordables et accessibles met en lumière un décalage croissant entre la forme architecturale des immeubles résidentiels multifamiliaux et l’expérience humaine de ceux qui y vivent. Au fil du temps, ce sont les contraintes d’aménagement, la forme extérieure et les impératifs de rendement immobilier qui ont pris le dessus dans la conception des bâtiments, reléguant la configuration des logements à un rôle secondaire, forcée de s’adapter à ces paramètres plutôt que de les guider.

Les concepteurs et architectes doivent aujourd’hui redoubler d’efforts pour maintenir la qualité de vie au cœur du processus de conception. Lorsque le logement devient un espace résiduel au sein d’un projet, les résultats sont prévisibles : des logements techniquement efficaces, mais qui laissent à désirer sur le plan de l’expérience vécue. À mesure que le besoin en logements locatifs s’intensifie dans les villes canadiennes, il devient évident qu’une approche « de l’intérieur vers l’extérieur » est essentielle à la durabilité de ces projets – non seulement pour leur performance technique, mais surtout pour créer des milieux de vie adaptés au quotidien de leurs occupants. Réconcilier cette disjonction passe par un retour aux principes fondamentaux de la conception : imaginer d’abord l’expérience vécue, et laisser cette vision orienter toutes les autres décisions.

Concevoir de l’intérieur vers l’extérieur

L’idée de concevoir un bâtiment de l’intérieur vers l’extérieur n’a rien de nouveau : elle fait partie intégrante de la pratique architecturale, fondée sur le principe que les bâtiments doivent avant tout soutenir et améliorer la vie de leurs occupants et de la communauté. Aujourd’hui, cette approche refait surface en réponse aux défis contemporains, nous rappelant que le bon logement commence toujours par les gens qui l’habitent. Il s’agit de revisiter les principes fondamentaux — la lumière, la fluidité, la flexibilité et le confort — et de les remettre au premier plan, notamment dans le contexte du logement locatif à haute densité.

Cette méthodologie implique de poser des questions concrètes : comment les familles se déplacent-elles dans leur logement ? Où range-t-on les courses ? Comment la lumière naturelle pénètre-t-elle dans le logement au fil des saisons ? Où les enfants peuvent-ils faire leurs devoirs ? Et surtout, comment les transitions entre les espaces privés, semi-privés et publics favorisent-elles — ou entravent-elles — les liens sociaux, la sécurité et le bien-être ? Concevoir de l’intérieur vers l’extérieur, c’est aussi penser à qui l’on s’adresse. Cela signifie proposer des logements abordables à plus grande échelle, et faire de la place à des unités familiales plus grandes, mieux adaptées aux ménages multigénérationnels et aux communautés trop souvent négligées par les modèles conventionnels.

Alta : un exemple de conception centrée sur l’humain

Fort d’une vaste expérience dans la conception de communautés résidentielles multifamiliales dans la région du Grand Toronto, le cabinet BDP Quadrangle maîtrise les approches qui mettent en avant la qualité de vie, la durabilité et le lien communautaire. Cette expertise se reflète dans le projet en cours nommé Alta, un complexe locatif conçu expressément à cet effet, situé à l’ouest du centre commercial Scarborough Town Centre, propriété d’Oxford.

Prévu pour accueillir 1 285 logements locatifs — incluant des unités abordables — le projet Alta démontre tout le potentiel d’une conception humaine et réfléchie, et illustre ce qui est en jeu lorsque les normes de développement et la forme architecturale prennent le pas sur les exigences de confort et de bien-être.

Le projet regroupe trois tours locatives de 35, 41 et 45 étages, reposant sur un socle commun de sept étages. Fait notable : 42 % des logements sont conçus pour les familles, avec 10 % d’unités à trois chambres et 32 % à deux chambres. Plusieurs de ces logements se trouvent dans le socle, facilitant l’accès aux services, au stationnement et aux espaces extérieurs, tout en réduisant le recours aux ascenseurs.

Lors de la conception des unités, l’équipe de BDP Quadrangle a d’abord réfléchi à ce qu’un aménagement optimal pourrait représenter pour une famille, un jeune adulte ou une personne âgée. Ce sont ces réflexions qui ont guidé le reste de l’aménagement, intégrant généreusement des espaces verts et des services dans l’ensemble du site. Autrement dit, la qualité de vie ne s’arrête pas à la porte du logement. L’organisation d’Alta intègre un réseau d’espaces publics intérieurs et extérieurs, des maisons en rangée au niveau du sol, ainsi qu’environ 16 000 pieds carrés de commerces de détail. Bordé par quatre rues publiques — sans côté « arrière » — le site permet des usages actifs sur tous ses flancs. Une venelle piétonne traverse le site, agissant à la fois comme liaison centrale et espace de rassemblement de type cour intérieure.

Alta prévoit également un parc public de 22 000 pieds carrés et des espaces privés à usage public (POPS), favorisant une transition fluide entre les zones publiques, semi-publiques et privées. Ce dégradé — allant du parc orienté vers la ville, aux cours intérieures, jusqu’aux espaces communs sur les toits et le socle — encourage une vie communautaire intergénérationnelle, tout en offrant des espaces propices à l’intimité et à l’adaptabilité future.

Une conception communautaire et humaniste signifie aussi penser à la résilience climatique. C’est pourquoi un système de chauffage et de climatisation géothermique a été intégré, permettant de réduire la consommation énergétique de 55 % et les émissions de gaz à effet de serre de 74 % par rapport aux systèmes traditionnels. Le choix de stationnements hors-sol, intégrés à des logements actifs, a également permis de réduire le carbone intrinsèque tout en maximisant l’usage efficace de l’espace.

En regardant vers l’avenir, l’objectif est de voir ces principes de conception appliqués à plus grande échelle dans les projets locatifs au Canada. Une approche de l’intérieur vers l’extérieur place la qualité de vie au premier plan et favorise la création de logements plus durables et mieux pensés — au bénéfice des propriétaires comme des locataires.

Sami Kazemi est architecte, titulaire de la certification LEED AP, et associé principal chez BDP Quadrangle à Toronto, où il dirige les projets résidentiels à usage mixte et les développements à grande échelle. Il allie design, technologie, BIM et prospective stratégique pour offrir des logements innovants et centrés sur la communauté à travers l’Amérique du Nord.

 

Vous aimerez peut-être aussi